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Conséquences des dégradations des conditions de travail sur la santé et des formes de reconnaissances institutionnelles de ces souffrances au travail

mercredi 9 avril 2014, par Webmestre

- Intervention de Jacqueline Descarpentries, Université de Lille 3, Chercheure au laboratoire Experice, Paris 8, SNESUP-FSU

Je reprendrai le titre d’un article publié par Alain Ehrenberg « Souffrir au travail : purger les passions ou ouvrir la voie à l’action ? » [1] pour entamer le débat sur nos conditions de travail à l’université en choisissant la voie de l’action syndicale, autrement dit la voie de dénonciations des pratiques organisationnelles sur la santé des personnels de l’université.

Il s’agit ici bien plus, de nommer les conséquences délétères et souvent iatrogènes de nos conditions de travail sur la santé des personnels de l’université, que de nommer les comportements liés aux risques psychosociaux, les troubles somatoformes, les dépressions, l’épuisement professionnel (ou burn out),voire le suicide sur le lieu de travail.La santé au travail des personnels de la recherche, technique ou administratif a effectivement changé depuis l’arrivée des principes de gestion de la recherche, où les « biens encombrants » risques psychosociaux, burn out ramènent d’emblée les souffrances individuelles et le mal-être dans le champ de la santé au travail et des politiques de santé des personnels de l’université.

L’impression dominante qui se dégage a d’abord été la responsabilité individuelle des personnels en souffrance, inaptes aux changements, aux fragilités psychiques individuelles et à la subjectivation des responsabilités. Des réponses individuelles curatives ont été apportées ( par l’évitement par la prise en charge psychothérapeutique et médicale), puis préventives collectives par la mise en place d’évaluation des risques psychosociaux par les enquêtes sociologiques ( au mieux), des questionnaires d’évaluation du stress ( oui et après ?), la mise en place des CHSCT ( le plus souvent dans la gestion des urgences) et de la médecine de prévention, voire des sessions de formation au bien-être au travail au sein des universités. Une inflation du discours spécifiques de subjectivation de la souffrance au travail est donc apparue et bien moins des questions d’organisation du travail, des conditions de travail et des modes de prévention des souffrances au travail.

Mais, il n’en demeure pas moins que l’expérience de 15 années de recherche dans le champ de la prévention et mon « jeune métier de syndicaliste », m’invitent à rappeler que la prévention des souffrances au travail et des conséquences somatoformes supposent qu’il existe au sein de l’université des problèmes de santé et des modes de fonctionnement comportemental ou environnemental qui induisent des inégalités individuelles et sociales en matière de santé ; une manière élégante de désigner la maladie individuelle au sein de l’université et les ségrégations au sein de la santé au travail. Le plus étrange est que la réponse institutionnelle aux souffrances au travail se fait dans l’intérêt des plus faibles et qu’il convient, au nom du militantisme, de lutter contre ces inégalités de santé par la prévention des maladies évitables au travail et toutes les formes de souffrances au travail. Tout se passe alors comme si les interventions des représentants des personnels- le plus souvent dans l’urgence dans les unités d’enseignement ou de recherche- avec leur connaissance de la maladie et des facteurs de risques associés (endogènes ou exogènes) allaient modifier ou au moins soulager la souffrance au travail, si ce n’est les comportements individuels responsables de ces souffrances, sans nécessairement avoir la capacité d’agir sur l’organisation du travail et nos conditions de travail.

Mais force est de constater que, dans toute la littérature scientifique sur la prévention, telle que pratiquée - selon ces modalités d’intervention secondaire ou tertiaire, voire curative- la prévention participe à une aporie, c’est-à-dire que :
- d’une part, elle renforce les inégalités sociales de santé
- d’autre part elle ignore les facteurs explicatifs des maladies évitables au travail que sont les modes d’organisation et des conditions de travail.

Ainsi, tant que le travail de prévention se situera à ces niveaux d’intervention ( souvent dans l’urgence), sans aborder la prévention primaire, c’est-à-dire les facteurs explicatifs à la souffrance au travail , autrement dit l’organisation et les conditions du travail, notre travail syndical pourra toujours nommer la iatrogénie du libéralisme dans la marchandisation du savoirs à l’université, au nom de la performance internationale et sur l’organisation du travail à l’université qu’elle a induit ; encore faut que le travail de prévention ne transforme pas les représentants du personnel, comme le sujet de la reproduction sociale des inégalités au travail et de santé sous toutes ses formes et encore moins les épuisent dans leur métier de syndicaliste.

En effet, notre travail syndical doit veiller à faire respecter les droits des personnels dans la logique administrative des RCE afin que les organisations du travail ne soient plus délétères et exiger que l’organisation du travail soit propice au travail intellectuel. Il est urgent que les conséquences physiques et psychiques des souffrances au travail, liées aux conditions de travail, ne conduisent pas au renforcement d’ un système de santé des personnels de l’université iatrogène, c’est-à-dire que les modes d’organisation du travail et de la prévention des souffrances liées aux conditions du travail ne renvoient pas les groupes membres de l’université face aux inégalités de santé ; où chacun est renvoyé à sa responsabilité individuelle (psychique, physique, capacités, comportements) pour que l’organisation de l’université continue à broyer les agents afin de maintenir les équilibres internes propres à chaque enjeu économique et politique de l’université et des équilibres interpersonnels sous prétexte de performance internationale et d’évaluation endogène ! …. Et ce, dans un contexte de nouvelle classification internationale des maladies de l’OMS en cours de construction1, où l’épuisement professionnel (le burn out) fait l’objet d’un projet de définition depuis 2013, comme « maladie exogène liée à l’environnement ». Autrement dit, l’épuisement professionnel (le burn out) n’est pas une maladie endogène (propre à l’individu), mais il est reconnu comme une maladie et un handicap lié à l’environnement et nomme ainsi, de manière explicite les liens entre la santé et les conditions de travail induisant des souffrances au travail, la maladie et le handicap au titre de la reconnaissance en qualité de travailleur handicapé (RQTH) [2].


[1-Ehrenberg, A. (2011) Souffrir au travail : purger les passions ou ouvrir la voie à l’action ? in Revue Esprit, Paris, Octobre 2011, p 148-157

[2RQTH : reconnaissance en qualité de travailleur handicapé http://vosdroits.service-public.fr/particuliers/F1650.xhtml