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SNCS-FSU

Suicide au travail : « Le sentiment de faire du sale boulot fragilise et peut mener à la honte de soi »

lundi 7 avril 2014, par Webmestre

Pour Dominique Lhuilier, tout ce qui orientait l’action au travail est aujourd’hui en carence : objectifs irréalistes, références au métier et équipes de travail affaiblies. Quand ces ressources font défaut, chacun reste seul et fragilisé.

Il y a, en moyenne en France, un suicide par jour sur le lieu ou en lien avec le travail [1]. Vous parlez pour ces cas récents, identifiés à la fin des années 1990, de suicide réactionnel ?
Dominique Lhuilier : Pour comprendre ces suicides, il faut prendre en compte la vie du sujet et la façon dont il peut réagir –d’où le terme réactionnel – à des épreuves. Cette analyse permet de poser immédiatement une autre question : de quelles ressources le sujet dispose-t-il pour faire face aux épreuves qu’il peut rencontrer ? Une lecture de l’événement qui se limite aux fragilités de la personne renvoie aux seules structures de personnalité. Et les grilles d’analyses psychopathologiques du passage à l’acte suicidaire, du lien entre suicide et maladie mentale ne permettent pas d’interroger le rapport qu’il pourrait y avoir entre suicide et travail. Rabattre ce lien du côté de la structure de personnalité et des troubles psychopathologiques fait l’impasse sur la question du travail.

Peut-on identifier des situations de travail à risques ?
Il n’est pas pertinent de penser la situation de travail comme un ensemble de risques auxquels le sujet est exposé et identifier des populations à risques et des situations de travail suicidogènes – comme il existe des zones exposées aux produits chimiques. Cette vision hygiéniste reste marquée par une approche épidémiologique. Mais nous ne sommes pas exposés au suicide comme on pourrait l’être à l’amiante. Il s’agit de penser la relation que le sujet entretient avec son travail – ou l’absence de travail [2]. C’est cette relation du sujet avec son environnement de travail qui est en cause.
Selon vous, le travail qui s’est précarisé et intensifié devient de plus en plus équivoque !
L’activité de travail au quotidien est guidée par un ensemble de prescriptions qui constituent autant de repères pour l’action –une fiche de poste, des consignes, des orientations. Cette dimension prescrite provient de l’organisation du travail. Tout ce qui orientait l’action au travail est, aujourd’hui, de plus en plus « en carence ». Les prescriptions deviennent irréalistes, les objectifs inflationnistes, et le cadre de référence au métier se perd.

Quels sont les cas exemplaires de travail équivoque ?
Le travail peut être équivoque du fait de l’absence de prescriptions. Ce qui est prescrit, ce sont plus les objectifs que les modalités pour les atteindre. Autrement dit, le management ne donne plus de consignes sur le « comment faire », mais fixe des objectifs. De plus en plus impossibles à atteindre. À l’autre extrême, le sujet peut être confronté à une inflation procédurale. Il réalise que cet ensemble de procédures comprend des exigences contradictoires. Et qu’il ne peut pas satisfaire toutes les procé-pouvoir travailler, il va falloir qu’il arbitre entre plusieurs d’entre elles.

Comment s’opère la dilution de la référence au métier ?
Elle se dilue du fait d’un ensemble d’évolutions. Notamment la promotion de la polyvalence et de la mobilité professionnelle sans accompagnement, le recul de la formation permanente, l’individualisation de la gestion des ressources humaines (individualisation des rémunérations, des temps et des objectifs de travail, des carrières, des modes d’évaluation...), le défaut de transmission entre anciens et plus jeunes, car les conditions nécessaires à cette transmission se réduisent. Et puis les équipes, les collectifs de travail –notion qu’il faudrait définir si l’on avait le temps– se précarisent. L’élaboration de règles partagées, de repères communs deviennent beaucoup plus difficiles à construire, à mettre en discussion.

Quel rôle jouent cette communauté professionnelle et le cadre de référence au métier ?
Ils fournissent des orientations, des principes d’actions. En résumé, des ressources sur lesquelles s’appuyer pour s’orienter et évaluer la qualité de l’activité. La stricte application des consignes, la conformité à la tâche telle que prescrite, a un effet contre-productif par rapport aux objectifs poursuivis. Aussi, chacun cherche à s’appuyer sur les repères qu’offre le métier, ses règles, ses principes.

Vous parlez d’épreuves de la solitude au travail !
Aujourd’hui, le sujet se retrouve de plus en plus seul. En l’absence de repères partagés, comment juger de ce que l’on doit faire, de comment le faire, et de la qualité de ce que l’on fait ? Cela ne s’autoproclame pas : cela suppose une validation sociale au regard de la cohérence aux valeurs, à la culture de métier et aux règles du collectif de travail. Si ces ressources font défaut, chacun est seul.

Et plus vulnérable ?
Le sujet est fragilisé dans son rapport au travail par défaut de ressources qui lui permettent de se reconnaître dans son travail. Par le sentiment croissant de faire du « sale boulot ».
Ce sentiment de faire du mauvais travail fragilise tout le monde. Il peut aller jusqu’à la honte, la honte de ce que l’on peut être amené à faire, la honte de soi, de continuer à accepter de faire, malgré tout, du travail dégradé, et toujours plus dégradé. Jusqu’à la honte d’être, d’une certaine manière, complice de ces évolutions en développant des stratégies personnelles, des stratégies de survie qui contribuent à faire marcher le système. Et la honte ne se partage pas. Elle renforce l’isolement de chacun.

D’où ce silence sur le travail réel que l’on ne peut pas partager ?
Le développement des discours sur « la qualité totale » comme les systèmes de contrôle de l’activité qui l’accompagnent –notamment les procédures visant à assurer « la traçabilité »– conduisent à dissimuler ce que l’on fait : cacher ce que l’on est amené à bricoler, à bidouiller, à transgresser pour tenter de faire malgré tout. Et simuler la conformité aux prescriptions. Ces nouvelles activités non officielles –dissimuler ce que l’on fait et simuler la conformité–contribuent à l’augmentation de la charge de travail ! Elles ne peuvent être partagées, discutées entre collègues que si la confiance est encore au rendez-vous. Ce qui sur un marché de l’emploi fortement concurrentiel n’est pas garanti !

Les enseignants-chercheurs connaissent bien ces stratégies !
Le sentiment croissant de devoir faire du « sale boulot » est massif parmi les enseignants-chercheurs.
Et ce sentiment d’une dégradation de la qualité du travail est difficilement soutenable. Alors, on fait semblant d’être un enseignant-chercheur qui prépare ses cours, assure le suivi individualisé des étudiants, s’investit dans les tâches administratives, décroche des contrats de recherche, publie, participe voire organise des colloques... L’homme-orchestre que l’on est censé pouvoir être et tout cela, dans la qualité totale et l’excellence ! À l’université, dans les laboratoires, et de manière générale dans le monde du travail, nous sommes attendus et jugés à l’aune de cette notion abstraite et destructrice –au regard de la réalité du travail– qu’est l’excellence.

Les suicides sont des révélateurs extrêmes de la montée de la souffrance au travail. Quels sont les autres symptômes ?
Nous assistons à une explosion des troubles musculosquelettiques dus à l’intensification du travail et à une taylorisation qui – contrairement à certaines idées reçues– ne faiblit pas. Pour pouvoir répondre à l’intensification des gestes exigés par les cadences infernales, la personne au travail doit puiser dans ses ressources physiques et psychiques.

Existe-t-il d’autres signaux d’alerte ?
La médecine du travail est également confrontée à une recrudescence des troubles dépressifs et à une généralisation de l’usage addictif de certains produits –alcool, drogue, médicaments– pour « tenir » ou doper sa productivité. Enfin, elle constate une montée des syndromes post-traumatiques causés par la confrontation à des formes de violence au travail. Cette violence peut être « interne », due à un harcèlement moral, ou « externe », due à l’agression verbale ou physique dont sont, de plus en plus, victimes les personnes en contact avec du public.

Ces signaux d’alerte ne sont pas pris en compte ?
Tout se passe comme s’il y avait deux mondes du travail. Le monde réel du travail au quotidien, avec ses objectifs contradictoires, l’impossibilité de tenir les délais imposés, etc. Et un autre monde du travail – celui des gestionnaires, des managers, des directions, et de bon nombre de politiques – qui lui organise une construction virtuelle du travail, caractérisée par un déni du réel et de la réalité au profit d’une inflation imaginaire. Cette déréalisation du travail se retrouve dans la conception même des prescriptions et des procédures. Ce monde du travail virtuel est déconnecté de la « vraie vie », celle qui nous fait rester humain. Humain et donc engagé aussi dans d’autres histoires que celles de la productivité au travail, partagé entre des moments où l’on ressent le besoin ou l’envie de s’investir pleinement dans le travail et d’autres où les difficultés se présentent, les limitations aussi – celles de la maladie, du deuil, du vieillissement par exemple. Le culte de l’excellence s’accorde mal avec l’expérience inéluctable de la fragilité humaine et au soin à porter au travail et à la vie au travail.

DOMINIQUE LHUILIER, PROFESSEURE DES UNIVERSITÉS, CHAIRE DE PSYCHOLOGIE DU TRAVAIL AU CNAM
Propos recueillis par Laurent Lefèvre


Notes/Références
- LHUILIER, D. Placardisés, des exclus dans l’entreprise. Paris : Seuil, 2002. ISBN 2-020443-04-X.
- LHUILIER, D. Cliniques du travail. Toulouse : Érès, 2006. ISBN : 2-7492-0575-1.
- CLOT, Y., LHUILIER, D. (dir.). Travail et santé : quelles conceptions pour quelles pratiques ? Toulouse : Érès, 2010. ISBN 2-749211-71-9.


[1Avant 1990, les premiers cas connus étaient des suicides d’agriculteurs. Au niveau national, le seul chiffre exploitable est une extrapolation (380 cas par an) d’une étude menée en Basse-Normandie en 2003. Christian Larose, vice-président du Conseil économique et social, estime qu’il y a entre « 300 à 400 cas par an. »

[2Les chômeurs présentent un risque de décès par suicide plus de deux fois supérieur à celui des actifs, selon le rapport Suicide et activité professionnelle en France de l’INVS : http://bit.ly/9Jg