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SNCS-FSU

L’amiante : risque professionnel ou enjeu environnemental ?

lundi 7 avril 2014, par Webmestre

Les risques professionnels restent encore négociés entre partenaires sociaux.
Et dans ce dialogue social, l’amiante a longtemps été considéré comme un risque comme un autre. Jusqu’à ce que des associations, relayées par les médias, le redéfinissent en question de santé publique. Qu’en est-il pour les autres toxiques ?

- Par Emmanuel Henry. Maître de conférences en science politique à l’Institut d’études politiques de Strasbourg, chercheur au Groupe de sociologie politique européenne.

Principale cause des cancers professionnels reconnus en Europe [1], l’amiante entraîne plus de 3000 décès par an en France. Le nombre de ces victimes, le temps très long pendant lequel des personnes ont été exposées à ce minéral alors que le danger était connu, les coûts énormes induits par cette tragédie font souvent apparaître la question de l’amiante comme exceptionnelle.

Irréfutables, ces dimensions hors normes masquent le caractère extrêmement banal du risque amiante par rapport à l’ensemble des autres risques professionnels. Si l’amiante constitue désormais une exception, c’est parce que ce toxique a été extrait du traitement routinier habituellement réservé aux risques professionnels, pour s’imposer comme une question de santé publique de premier plan.

Jusqu’au milieu des années 1990, les risques liés à l’amiante ont, au contraire, été socialement acceptés. Appréhendés comme des risques professionnels –au même titre que ceux liés aux radiations ionisantes ou à l’utilisation de toxiques dans l’industrie chimique –, ils ont été soumis à des mécanismes de négociation et de concertation spécifiques. Ces risques négociés deviennent aussi plus facilement acceptés.

Arracher l’amiante à l’invisibilité sociale

Au milieu des années 1990, plusieurs associations cherchent à arracher les problèmes liés à l’amiante de l’invisibilité sociale dans laquelle ils sont maintenus. Ces mobilisations trouvent un relais dans les médias qui voient dans l’amiante une nouvelle crise de santé publique.

L’amiante s’impose ainsi progressivement comme un risque qui menace, par sa présence dans l’environnement, l’ensemble de la population, notamment les étudiants de Jussieu ou les enfants dans les écoles. Et sa gestion antérieure est fortement critiquée. Des accusés sont mis en cause : les industriels et le Comité permanent amiante[Financé par les industriels du secteur, il rassemblait scientifiques, syndicalistes et représentants des ministères concernés.] pour avoir masqué sa nocivité, l’État et les pouvoirs publics pour ne pas l’avoir interdit plus tôt.

L’identification de l’amiante à un problème menaçant l’ensemble de la population éclipse, dans l’espace public, les dimensions professionnelles du risque. Ainsi, on ne s’intéresse au principal cancérogène professionnel qu’à partir du moment où il est redéfini comme un toxique environnemental.

Cette redéfinition publique de l’amiante a des conséquences sur sa gestion publique. Certes, dès 1996, la réglementation de son usage professionnel est profondément revue. Cependant, l’essentiel des décisions tenteront de faire de la gestion de ce toxique une exception. Notamment en multipliant les dispositifs spécifiques–fonds d’indemnisation des victimes de l’amiante, fonds pour l’accès à une retraite anticipée pour les salariés du secteur, etc.

Absence d’effet d’entraînement sur les risques professionnels

Ces mesures sont évidemment une victoire importante pour les victimes de l’amiante, et elles améliorent les conditions habituelles de leur prise en charge. Mais qu’en est-il des accidentés du travail ou des victimes de maladies professionnelles qui ne bénéficient pas d’une telle transformation du regard public ? La forte pression publique sur la question de l’amiante n’a pas eu d’effet d’entraînement sur les autres toxiques professionnels. Et cela, pour deux raisons principales.

Les quiproquos de la publicisation des risques professionnels

Comme cela s’est observé dans le cas de l’amiante, les risques professionnels émergent dans l’espace public pour des raisons qui ne relèvent jamais uniquement de leurs seules dimensions professionnelles. Leur publicisation renvoie plutôt à des logiques de sélection propres aux journalistes. Ces derniers privilégient les risques qui, anticipent-ils, seront plus faciles à médiatiser. Comme les risques psychosociaux – a fortiori lorsqu’ils se manifestent dans des suicides –, les troubles musculosquelettiques (TMS) dont la croissance est spectaculaire depuis plusieurs années...

À l’inverse, les milliers de cancers professionnels ou les nombreux accidents du travail (par exemple dans le BTP) –des problèmes pourtant tout aussi importants – trouvent beaucoup moins facilement droit de cité dans les médias. Même si certains risques au profil spécifique émergent ponctuellement, les formes de leur suivi public ne permettent pas une mise en débat des tenants et aboutissants des politiques de santé au travail.

Action publique déficiente et concertation sociale déséquilibrée

Les modalités de l’action publique à l’égard des autres toxiques professionnels restent marquées par un faible investissement de l’État et une forte tradition de concertation sociale.

En l’état actuel des rapports de force patronat-syndicats, cette attention aux avis des partenaires sociaux conduit à laisser une place très importante aux représentants des industriels dans les processus de décisions. La forte publicité donnée à l’amiante a rendu politiquement intenable cette situation et conduit à l’atténuer pour ce toxique. Pour les autres, cette disproportion des forces continue à produire ses effets, restant cantonnée aux couloirs feutrés des administrations –donc discrète et sans témoins.

Ce « coup de projecteur » sur l’amiante redéfini comme une question de santé publique a laissé dans l’ombre l’ensemble des autres risques professionnels. Même si des progrès ont été accomplis, les effets du travail sur la santé de la population ne se sont pas encore imposés comme un problème de santé publique prioritaire.

Redéfinir les questions de santé au travail

Inimaginables il y a encore une dizaine d’années, des dispositifs de mesure des effets du travail sur la santé se structurent graduellement –cf. le Département santé travail de l’Institut de veille sanitaire (INVS). Ils rendent ainsi plus visible la contribution du travail à la dégradation de l’état de santé de certains groupes sociaux et aux inégalités sociales de santé.

Les modalités de prise en charge de la santé au travail évoluent elles aussi, notamment avec la mise en place d’instances d’expertise autonomes. Ces agences réduisent (un peu) les inégalités dans les capacités d’expertise entre industriels et État –même si la récente fusion (3) de l’Agence française de sécurité sanitaire de l’environnement et du travail (Afsset) et de celle de la sécurité sanitaire des aliments (Afssa) fait craindre une régression.

Ces transformations ne doivent pas masquer que la prise en charge de la santé au travail reste fortement marquée par une inertie, dont il est difficile de se dégager –y compris pour les syndicats. Aujourd’hui, malgré toutes les limites démontrées des politiques de santé au travail, ils tendent à privilégier le statu quo pour deux types de raisons.

Les questions de conditions et de santé au travail entrent tout d’abord, souvent, en conflit avec celles de l’emploi. Les salariés sont de plus en plus confrontés à des stratégies industrielles de gestion des risques à l’échelon international. Et les grandes entreprises n’hésitent pas à délocaliser leurs activités les plus dangereuses dans des pays aux législations moins protectrices, comme dans le cas de l’amiante.

Sans doute avec raison, les syndicats considèrent ensuite que le moment est mal choisi pour remettre à plat le système actuel, même s’il est l’objet de critiques multiples. Les orientations des réformes des politiques sociales menées ces vingt dernières années laissent craindre qu’il soit remplacé par un dispositif encore moins favorable aux salariés. Les syndicats sont comme pris au piège d’un système qu’ils continuent à défendre par défaut et sur lequel il est difficile d’attirer l’attention du public, tant ces questions font l’objet de méconnaissance et de désintérêt.

Redéfinir les questions de santé au travail comme un problème prioritaire de santé publique doit constituer un enjeu central pour eux. Cette redéfinition ne pourra s’obtenir qu’en acceptant un débat public sur cette question et en travaillant à ce qu’elle soit portée sur la scène politique. Pourquoi pas lors de la prochaine élection présidentielle ? Au lieu du « travailler plus » de 2007, le « travailler mieux et en bonne santé » s’impose !

Notes/Références :
- HENRY, E. Amiante : un scandale improbable. Sociologie d’un problème public. Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2007. Coll. Res Publica. ISBN 2-753504- 26-1.
- HENRY, E. (dir.). Santé au travail. Quels nouveaux chantiers pour les sciences humaines et sociales ? Grenoble : CNRS-MSH-Alpes, 2008. Coll. Cahiers Risques Collectifs et Situations de Crise. ISBN 9-7829142424-31-8.
- HENRY, E. Les politiques de santé au travail : une légitimité fragile. In DUCLOS, L., GROUX, G., MÉRIAUX, O.(dir.). Les nouvelles dimensions du politique. Relations professionnelles et régulations sociales. Paris : LGDJ, 2009. p. 147-161.


[1L’amiante représente 80,7% de la totalité des cancers reconnus comme professionnels en Europe, selon le rapport d’Eurogip : http://bit.ly/bvMV8e